L’été est fini ! Nous sommes de retour pour suivre dans notre lettre hebdomadaire les actualités et les questions liées à la transition climatique.
La pollution plastique est, comme je l’indiquais dans un article récent, une des plaies du monde moderne. La conversion de notre économie et nos usages vers un monde sans plastique est un objectif clef pour restaurer un environnement sain sur notre planète. J’avais noté dans plusieurs articles l’importance des discussions cet été à Genève en vue de la signature d’un traité ambitieux pour limiter, et à terme, supprimer les plastiques.
Ces négociations ont malheureusement échouées. Cet échec est un revers qu’il nous convient d’analyser. Nous devons ainsi prendre du recul pour nous mobiliser sur les actions essentielles permettant d’avancer sur notre objectif : nettoyer notre planète et la débarrasser des plastiques.
Quelle était le contexte des négociations à Genève dite “INC-5.2” ?
Il s’agissait de la seconde partie de la cinquième session (INC-5.2) du Comité intergouvernemental de négociation (CIN) mis en place par l’Assemblée des Nations Unies pour l’Environnement, avec pour but d’aboutir à un instrument juridiquement contraignant sur la pollution plastique incluant les impacts marins.
Ce processus s’inscrit dans une dynamique entamée en 2022, avec plusieurs sessions (Punta del Este 2022, Paris 2023, Nairobi 2023, Ottawa 2024, Busan 2024) dont les négociations ont culminé à Genève en août 2025.
Quel a été le résultat de ces négociations à Genève?
Il faut noter un échec à parvenir à un accord.
Après 11 jours de négociations, les discussions se sont conclues sans texte final ni accord. Le processus a été ajourné à une date future non précisée.
Le texte proposé par le président de séance, Luis Vayas Valdivieso, a été jugé trop faible par de nombreux États (notamment Colombie, Ghana, UE, petits États insulaires, etc.), en raison de l’absence de limitations sur la production plastique, de mesures contraignantes ou de prise en compte des impacts sanitaires.
Quels ont été les principaux points de blocage ?
Tout d’abord il faut constater un clivage profond entre :
la coalition dite du “High Ambition Coalition” (plus de 70 à 100 pays tels que Norvège, Rwanda, UE, petit États insulaires, Amérique latine, Afrique), soutenant un traité ambitieux engageant des plafonds de production, la réduction des plastiques à usage unique, et l’interdiction de produits chimiques toxiques.
Et, d’autre part, un bloc composé de pays producteurs de pétrole et d’industrie plastique (États-Unis, Russie, Arabie saoudite, Koweït, Iran, Chine, Inde), qui refusent tout plafonnement, préférant se concentrer sur le recyclage, la gestion des déchets, et des mesures volontaires.
Les États-Unis, en particulier sous l’administration actuellement en place , ont opposé un refus net de toute restriction sur la production ou les additifs plastiques, ce qui a largement contribué à la rupture des négociations.
Peu-on toutefois noter des avancées malgré l’échec?
Malgré ce dénouement, certains éléments positifs sont à noter :
L’attention scientifique, économique, sanitaire et politique sur la pollution plastique a clairement augmenté.
Des pays comme Colombie, Canada, l’UE, mais aussi le Panama (qui a joué un rôle moteur), se sont démarqués par leurs positions ambitieuses.
Des voix d’expertise, comme la Coalition scientifique pour un traité efficace sur les plastiques, ont renforcé la base argumentaire scientifique pour soutenir le traité.
Quels sont les scénarios possibles pour la suite des discussions ?
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et d’autres délégués ont confirmé que la négociation sera reprise à une date ultérieure, en gardant la structure précédente (le projet de texte issu de Busan servira de base).
Les prochaines étapes restent incertaines : aucune session suivante (INC-6) ni calendrier fixe n’ont été annoncés.
Pour sortir de l’impasse, plusieurs options sont envisagées :
Maintenir le consensus, mais cela risque de prolonger les blocages.
Amender le mode de décision pour introduire un vote à la majorité ou sur certaines clauses seulement.
Certains suggèrent d’engager des initiatives régionales ou intergouvernementales en dehors du cadre officiel pour montrer la voie.
Poursuivre les efforts à l’échelle nationale ou régionale, avec des mesures unilatérales ou des coalitions de pays volontaires.
Nous pouvons aussi imaginer un scénario dual avec deux accords permettant aux deux groupes de pays de sceller un accord qui leur correspond à condition que l’accord des pays minimalistes soit considéré néanmoins par les pays les plus ambitieux comme un minimum acceptable et tolérable pour la planète en espérant les convaincre de rejoindre l’accord plus ambitieux plus tard.
Au delà des mesures relatives aux déblocages des discussions intergouvernementales, quelles sont les opportunités pour la détoxication plastique de notre planète ?
Nous comptons sur l’effet d’entrainement des leaders nationaux et privés :
Ce devrait probablement être le cas dans les pays sans pétrole et capable de vision stratégique de long terme ou/et cherchant un leadership économique sur les nouveaux secteurs industriels
La Chine tout d’abord qui est le premier producteur de plastique (32% production mondiale) devrait s’orienter vers des alternatives non fossiles n’étant pas elle-même productrice de pétrole et pour répondre aux demandes des consommateurs des pays notamment européens pour des produits plastiques non fossiles répondant aux enjeux de transition :
Des premiers projets industriels sont en cours comme par exemple l’usine de Zhejiang Hisun Biomaterials Co qui doit produire 50,000 tonnes par ans d’acide polylactique (PLA) et la société Hubei Shouding Industrial Co qui débute une ligne de production de bioplastiques à partir de roseaux de culture de maïs.
Les autorités chinoises développent aussi une législation progressivement plus contraignante pour progressivement interdire les plastiques à usage unique et les sacs non biodégradables ce qui alimentera progressivement la demande pour les alternatives aux plastiques sur le marché domestique.
L’Europe, sans pétrole, et les pays nordiques qui cherchent à obtenir un leadership mondial sur les industries liées à la transition. L’Europe notamment se dessine comme un grand acteur de la “circularité” des plastiques comme l’analyse et le documente l’organisation Plastic Europe dans ce document de référence. L’Europe s’oriente ainsi vers un scénario de réduction nette des volumes de plastique en circulation, une plus grande réutilisation et une réduction drastique des volumes de déchets plastiques.
Les leaders dans le monde des entreprises qui restent mobilisés dans les pays occidentaux notamment les producteurs de produits de grande consommation (L’oréal, Unilever etc).
La mobilisation des associations et collectifs se développent. La prise de conscience du public sur les dangers des plastiques progresse et les actions “coup de poing” comme les journées de ramassage des plastiques vont permettre progressivement à la société de se mobiliser.
Par ailleurs, l’innovation technologique des start-up doit pouvoir faire la différence sur des axes d’amélioration très prometteurs. Nous pouvons citer quelques exemples intéressants :
La production d’alternatives aux plastiques (matériaux & emballages) :
Notpla (UK) – emballages et films à base d’algues, compostables à domicile (ex. barquettes « SeaView », poches Ooho).
Xampla (UK) – polymères naturels à base de protéines végétales (remplacement de plastiques, microcapsules, films).
Sulapac (Finlande) – matériaux biosourcés moulables, conçus pour limiter les microplastiques (cosmétique, couverts, thermoformage).
Cruz Foam (USA) – mousses compostables à base de chitine (déchet de crevettes) pour calage/isolation, alternative au polystyrène.
Paptic (Finlande) – matériaux fibreux (papier-like) pour sacs et emballages souples, remplaçant des plastiques à usage unique.
Sway (USA) – films/poches à base d’algues pour remplacer les sachets plastiques (retail, logistique).
LOLIWARE (USA) – Pailles et ustensiles à base d’algues (remplacement des plastiques à usage unique).
Le recyclage avancé et la dépolymérisation des plastiques sous différentes formes (PET, textiles, etc.) :
CARBIOS (France) – Le recyclage enzymatique du PET (plastiques & textiles) avec une première usine à Longlaville en construction.
Samsara Eco (Australie) – enzymes pour recycler les PET/nylon 6,6 ; projet d’usine de nouvelle génération avec KBR en Asie du Sud-Est.
DePoly (Suisse) – dépolymérisation chimique du PET/polyester à température ambiante ; démonstrateur 500 t/an à Monthey (été 2025).
gr3n (Suisse) – MADE (dépolymérisation assistée par micro-ondes) pour PET et textiles colorés/complexes.
Novoloop (USA) – surcyclage du polyéthylène (films/sachets) en TPU de performance.
La capture et la filtration des micro-plastiques (machines à laver, eaux usées, eau potable) :
PlanetCare (Slovénie) – filtres microfibres pour machines à laver ; déploiements pilotes avec collectivités/industries.
Matter (UK) – solutions industrielles et filtres domestiques pour capter les microfibres (textiles) ; techno « Gulp ».
CLEANR (USA) – modules de filtration microfibres pour constructeurs de lave-linge.
Des approches magnétiques sont en phase de recherche-développement –plusieurs entreprises testent des nanoparticules magnétiques ou ferrofluides pour « piéger » des microplastiques, avec des résultats en laboratoire prometteurs mais encore à industrialiser.
La récupération de déchets plastiques – océans & fleuves (robots, filets, hubs) :
The Ocean Cleanup (Hollande) – systèmes océaniques + Interceptor™ pour les fleuves (programme « 30 cities » annoncé en 2025).
Clearbot (Hong Kong/Inde) – bateaux électriques autonomes qui collectent déchets flottants/huiles en marinas, ports et lacs.
RanMarine – WasteShark (Hollande) – drones aquatiques (ASV) pour avaler les déchets et cyanobactéries ; nouvelles mises en service 2025.
Seabin (AU) – « poubelles » flottantes en marinas ; données d’impact (microplastiques, litres filtrés).
Plastic Fischer (Allemagne/Asie) – barrières flottantes low-tech pour rivières très polluées en Inde/Indonésie, avec filière locale.
RiverRecycle (FI) – systèmes de captage sur les fleuves dans les pays émergents associés à de la valorisation locale.
CleanHub (DE) – plateforme de financement/traçabilité (IA) pour collecter des « ocean-bound plastics » dans les zones côtières.
Plastic Bank (CA) – modèle « bouteille-consigne » social pour rémunérer des collecteurs et boucler la boucle sur des plastiques côtiers.
Quelques producteurs de PHA (L'acide polylactique) /bioplastiques dont la biodégradabilité reste à améliorer :
RWDC Industries (SG/USA) – production de PHA Nodax (biopolymère compostable) pour emballages.
Mango Materials (USA) – PHA produit à partir de méthane (gisement biogaz).
Full Cycle Bioplastics (USA) – PHA à partir de déchets organiques.
L’échec des négociations à Genève n’est clairement pas une bonne nouvelle et confirme le fossé sur la transition climatique entre différents groupes de pays.
Nous restons néanmoins optimistes sur le long terme. Les forces d’entrainement vers une économie sans plastique restent pleinement mobilisées :
La société civile ainsi que les pays tournés naturellement vers un monde moins pollué prennent conscience des impacts négatifs des plastiques et se mobilisent de manière croissante.
Les startups et les entreprises innovantes se multiplient dans le domaine de la production de matières alternatives aux plastiques ainsi que les solutions de dépollution. Toutes les technologies nécessaires au remplacement et à la suppression des plastiques existent désormais ! Mais les efforts doivent être poursuivis pour :
Améliorer les effets d’échelles et permettre la réduction des coûts pour rendre les alternatives aux plastiques économiquement viables et compétitives par rapport aux plastiques traditionnels (qui sont presque gratuits comme sous produit du pétrole).
La mise en place de filières complètes de compostage/biodégradation, recyclage et approvisionnements des matières premières biologiques nécessaires ( déchets agricoles etc).
Une approche spécifique doit néanmoins être adaptée pour les pays en développement à démographie galopante, touchés directement par les effets de pollution liés à l’explosion de l’usage de plastiques, en mettant au point des solutions sans plastiques “low cost” et à grande échelle.
Nous continuerons à suivre dans nos articles futurs les progrès faits sur l’élimination des plastiques sur la planète.
Bonne semaine
Philippe


