Pendant longtemps, la protection de la biodiversité a été perçue comme une préoccupation de naturalistes ou d’amoureux des grands espaces. Sauver les pandas, préserver les baleines, protéger les forêts tropicales. Des causes nobles, certes, mais souvent considérées comme secondaires face aux enjeux économiques ou climatiques.
Cette vision est aujourd’hui dépassée.
La biodiversité n’est pas un luxe. Elle constitue l’infrastructure vivante de notre planète. Sans elle, ni nos économies, ni notre alimentation, ni notre santé, ni même la stabilité du climat ne peuvent être maintenues durablement.
Autrement dit, préserver la biodiversité n’est pas une question d’esthétique ou de compassion envers les espèces sauvages.
C’est une condition de notre propre survie.
C’est exactement le jugement émis par les services secrets britanniques dans leur dernier rapport sur les menaces stratégiques liées à la perte possible de notre biodiversité.
Cette prise de conscience a aussi fait son chemin dans les cercles diplomatiques spécialisés sur le climat et 23 engagements ont été pris lors de la conférence historique de Montréal, le 19 Décembre 2022 dans le cadre du protocole du Kumming-Montreal Global Biodiversity framework (KMGBF).
Le suivi de l’agenda la biodiversité se fait lors de Conference of Parties ( COP) spécifiques et la prochaine ( COP17) doit se tenir à Erevan en Arménie du 19 au 30 octobre 2026.
Une réunion de préparation s’est tenue à Nairobi (Kenya) en Juillet et a fait état d’un rapport d’avancement montrant la faiblesse de résultats obtenus pour 22 et des 23 objectifs du protocole. Nous pouvons voir plus en détail les conclusions et enseignements de Carbon Brief sur ce rapport qui souligne notamment le manque de progrès suffisant sur deux objectifs emblématiques du protocole (conserver 30% de la planète et restaurer 30% des zones déjà dégradées).
Nous allons donc revenir dans cet article sur les points clefs à retenir pour comprendre l’importance de la biodiversité puis rappeler les principales priorités et actions qu’il convient de mettre en place.
La biodiversité : le système d’exploitation de la Terre
On réduit souvent la biodiversité au nombre d’espèces animales ou végétales. En réalité, elle englobe beaucoup plus :
La diversité des espèces.
La diversité génétique au sein de ces espèces.
La diversité des écosystèmes.
Et surtout les interactions complexes qui les relient.
Une forêt n’est pas une simple collection d’arbres.
C’est un immense réseau où champignons, bactéries, insectes, oiseaux, mammifères et plantes coopèrent, rivalisent et s’équilibrent. Chaque espèce remplit une fonction qui contribue à la stabilité de l’ensemble.
Cette organisation est le résultat de plusieurs milliards d’années d’évolution.
La biodiversité n’est pas un luxe écologique. Elle est le système de maintien de la vie sur Terre. Sans elle, le climat devient instable, les sols perdent leur fertilité, l’eau se dégrade, les océans s’appauvrissent, les récoltes deviennent plus vulnérables et les sociétés humaines elles-mêmes voient leur sécurité fragilisée.
Autrement dit, la biodiversité n’est pas seulement ce que nous devons protéger. C’est ce qui nous protège.
Une erreur de perspective
Notre manière d’appréhender la crise environnementale repose souvent sur une séparation artificielle. D’un côté, le climat ; de l’autre, la nature.
Pourtant, la Terre ne fonctionne pas ainsi.
Le climat, les océans, les sols, les forêts, les micro-organismes, les insectes, les animaux et les êtres humains constituent un seul système dynamique. Chacun influence les autres par une multitude de boucles de rétroaction accumulées au cours de près de quatre milliards d’années d’évolution.
Une infinité de réactions biochimiques et vivantes s’enchaînent et interagissent dans ces éco-systèmes.
Nous avons longtemps pensé que les écosystèmes s’adapteraient à nos activités. Nous découvrons aujourd’hui l’inverse : ce sont nos sociétés qui dépendent entièrement de leur stabilité.
Le vivant est une technologie que nous ne savons pas reproduire
L’humanité maîtrise des prouesses techniques extraordinaires. Nous envoyons des sondes au-delà du système solaire, développons l’intelligence artificielle et manipulons le génome.
Mais nous sommes incapables de fabriquer un centimètre de sol fertile.Aucune technologie humaine ne sait aujourd’hui reproduire une telle complexité.
Nous ne savons pas recréer une forêt mature, un récif corallien fonctionnel ou un réseau de champignons mycorhiziens reliant des milliers d’arbres. Nous ne savons pas remplacer les milliards de bactéries qui recyclent les nutriments, les insectes qui assurent la pollinisation ou le plancton qui participe à la production d’une part importante de l’oxygène que nous respirons.
Le vivant représente la technologie la plus sophistiquée jamais apparue sur notre planète.
Et cette technologie est gratuite jusqu’au moment où elle cesse de fonctionner.
Nous dépendons entièrement de ces services invisibles
La plupart des bénéfices que nous tirons de la nature sont si omniprésents que nous les considérons comme acquis.
Pourtant, les écosystèmes rendent gratuitement des services essentiels :
La pollinisation des cultures.
La fertilité des sols.
La purification de l’eau.
La production d’oxygène.
Le stockage du carbone.
La régulation des maladies.
La limitation des inondations.
La protection contre l’érosion.
La régulation du climat.
Ces fonctions sont souvent appelées « services éco-systémiques ».
Sans elles, l’agriculture moderne deviendrait extrêmement coûteuse, les catastrophes naturelles plus fréquentes, les ressources en eau plus fragiles et la sécurité alimentaire beaucoup plus incertaine.
La nature ne remplace pas l’économie : elle la rend possible.
Le changement climatique et la biodiversité sont les deux faces d’une même crise
On parle énormément du climat, souvent moins de la biodiversité.
Pourtant, ces deux sujets sont intimement liés.
La résilience de la planète s’appuie sur la biodiversité
Pendant longtemps, nous avons cherché à maximiser l’efficacité.
La nature, elle, privilégie la résilience.
Un écosystème riche possède de nombreuses espèces remplissant des fonctions complémentaires ou parfois similaires. Cette diversité constitue une assurance face aux perturbations. Si une espèce disparaît, d’autres peuvent temporairement prendre le relais. Les interactions multiples amortissent les chocs.
À l’inverse, un système simplifié devient fragile.
Cette logique vaut autant pour une forêt que pour une économie ou un réseau électrique.
La biodiversité est donc une forme d’assurance-vie planétaire.
Nous n’en percevons véritablement la valeur qu’au moment où elle commence à manquer.
Les écosystèmes en bonne santé absorbent une part importante du dioxyde de carbone émis par les activités humaines. Les forêts, les tourbières, les océans, les mangroves ou les prairies constituent d’immenses réservoirs naturels de carbone.
Lorsqu’ils sont détruits, ils cessent non seulement de capturer du carbone, mais en relâchent parfois d’énormes quantités.
Inversement, le réchauffement climatique accélère la disparition des espèces, modifie les cycles biologiques et fragilise les écosystèmes.
Nous sommes donc confrontés à une double spirale :
Le changement climatique dégrade la biodiversité.
La perte de biodiversité accélère le changement climatique.
Aucun de ces deux problèmes ne pourra être résolu indépendamment de l’autre.
Une planète plus pauvre sur le plan biologique est aussi une planète plus instable
Dans un écosystème riche, plusieurs espèces remplissent parfois des fonctions similaires.
Cette redondance constitue une assurance.
Si une espèce disparaît, une autre peut temporairement prendre le relais.
Lorsque la biodiversité s’effondre, cette capacité de résilience disparaît progressivement.
Les écosystèmes deviennent alors beaucoup plus vulnérables aux sécheresses, aux incendies, aux maladies ou aux événements climatiques extrêmes.
C’est exactement comme retirer progressivement les boulons d’un pont.
Le pont peut sembler solide pendant longtemps.
Puis, soudainement, il s’effondre.
Le problème est que nous ignorons où se trouvent précisément ces points de rupture.
Les limites planétaires sont une nouvelle mesure de l’état général de notre planète.
L’une des avancées scientifiques majeures des vingt dernières années est le concept de « limites planétaires ».
Nous l’avons présenté dans notre article sur l’acidification des océans qui précisément se penche sur l’une des 9 limites planétaires identifiées par les scientifiques.
L’état de ces neufs limites est publié chaque année dans un rapport du Postdam Institué for Climate Research ( PIK) .
L’idée est simple : la Terre possède des seuils de fonctionnement qui ont permis le développement des civilisations humaines depuis environ 10 000 ans. Dépasser ces limites augmente le risque de changements brutaux et difficilement réversibles.
Parmi ces limites, deux occupent une place particulière : le changement climatique et l’intégrité de la biosphère.
Cette dernière est souvent moins médiatisée. Pourtant, de nombreux chercheurs la considèrent comme encore plus fondamentale. Car la biosphère n’est pas seulement affectée par le climat : elle contribue activement à le réguler.
Les forêts influencent les précipitations. Les océans redistribuent la chaleur. Les sols stockent du carbone. Les zones humides limitent les inondations. Le plancton participe aux cycles chimiques de l’atmosphère.
Lorsque ces mécanismes s’affaiblissent, c’est toute la stabilité du système Terre qui est menacée.
Les points de bascule sont précisément le franchissement de ces limites
Le danger principal n’est pas nécessairement une dégradation lente.
Il réside dans la possibilité de franchir des seuils.
Une forêt tropicale suffisamment fragmentée peut perdre sa capacité à produire l’humidité qui entretient son propre climat. Une calotte glaciaire peut entrer dans une dynamique de fonte irréversible. Un récif corallien peut s’effondrer après une succession de vagues de chaleur.
Une étude du journal Science publiée le 13 Aout revient sur un épisode extraordinaire de l’histoire de l’humanité qui nous rappelle ce que pourrait provoquer le franchissement de limites planétaires. Il y a 56 millions d’années, lors de la période appelée le Paleocne-Eocene Thermal Maximum(PETM), suite probablement à une très forte activité volcanique, une augmentation du CO2 et méthane (CH4) atmosphérique a provoqué des augmentation de températures atmosphériques et océaniques de +8 degrés Celsius bouleversant tous les éco-systèmes. Les fossiles analysés dans l’étude montre une réduction des forêts de plus de 60% , un grand nombre d’espèces de végétaux s’éteignant complètement et plus de 100000 ans pour retrouver des niveaux plus normaux.
Ces phénomènes rappellent une évidence souvent oubliée : dans les systèmes complexes, les changements ne sont pas toujours progressifs.
Ils peuvent être soudains.
Les principales causes de la dégradation actuelle sont connus
Contrairement aux grandes extinctions du passé, celle que nous vivons aujourd’hui est principalement d’origine humaine.
Les cinq principaux facteurs sont bien identifiés :
La destruction et la fragmentation des habitats.
L’agriculture intensive.
La surexploitation des ressources (pêche, chasse, exploitation forestière).
Les espèces invasives.
Le changement climatique.
À cela s’ajoutent la pollution chimique, les plastiques, les pesticides, les excès d’azote et de phosphore ainsi que l’artificialisation croissante des sols.
La vitesse de ces transformations dépasse largement la capacité d’adaptation de nombreuses espèces.
Quelles sont les actions réellement prioritaires ?
Toutes les actions ne se valent pas.
Certaines offrent un impact bien supérieur à d’autres.
1. Stopper immédiatement la destruction des habitats naturels
La priorité absolue est simple : éviter de détruire ce qui fonctionne encore.
Chaque forêt primaire, chaque zone humide, chaque prairie naturelle ou récif corallien préservé représente un patrimoine irremplaçable.
Une forêt âgée de plusieurs siècles ne se recrée pas en plantant quelques milliers d’arbres. Il faut des centaines d’années pour reconstituer un écosystème forestier biologiquement complet et complexe.
Des projets commencent à émerger pour conserver ou recréer des espaces naturels comme celui de l’association du botaniste Francis Hallé pour la mise en place d’une grand forêt primaire en Europe.
Nous pouvons lire aussi les détails des plans de protection du gouvernement français intitulé « la stratégie nationale pour la biodiversité ». Ces plans incluent notamment des nouveaux parc régionaux, un parc national de zones humides et des efforts en matière de zones coralliennes protégées dans l’espace maritime français.
Comme nous l’avons noté en introduction, ces efforts sont récents et encore largement insuffisants comme l’a noté le rapport discuté à Nairobi en préparation de la COP17.
Il faudra beaucoup de temps et de mobilisation citoyenne pour mettre en place ces zones essentielles pour notre planète.
2. Restaurer les écosystèmes dégradés
La restauration écologique constitue probablement l’un des meilleurs investissements pour les décennies à venir.
Remettre en état des zones humides, reconnecter des cours d’eau, restaurer des haies, régénérer des forêts décimées par les incendies ou diminués par le changement climatique, réintroduire certaines espèces clés ou favoriser la régénération naturelle permet souvent d’obtenir des bénéfices simultanés :
Le stockage du carbone.
L’amélioration de la qualité de l’eau.
L’augmentation de la biodiversité.
La réduction des risques d’inondation.
L’amélioration de la productivité agricole à long terme.
La restauration de ces espaces est tout aussi importante que la protection des zones naturelles.
Les plans du gouvernement français, dont nous avons parlé précédemment (La stratégie nationale pour la biodiversité), incluent un volet sur ce point avec notamment la plantation d’1 milliard d’arbres. La restauration est probablement le volet plus faible du plan français. Ceci n’est pas spécifique à la France et la plupart des pays sont en retard. De gros efforts restent à faire.
3. Transformer notre agriculture
Près de la moitié des terres habitables de la planète sont consacrées à l’agriculture.
Il est donc impossible de protéger efficacement la biodiversité sans faire évoluer nos systèmes agricoles.
Les leviers les plus importants sont :
Réduire fortement les pesticides les plus nocifs.
Restaurer les sols vivants.
Diversifier les cultures.
Développer l’agroforesterie.
Préserver les haies et les zones humides.
Favoriser les pollinisateurs.
Limiter le gaspillage alimentaire.
Produire davantage ne signifie pas forcément produire mieux.
Ici nous pouvons nous référer aux articles comme « Pourquoi l’agriculture « régénératrice est une solution d’avenir » ». Et « Et si l’accélération de l’agriculture « régénératrice » était proche? » qui explique la dynamique en cours.
4. Préserver les océans
Les océans couvrent plus de 70 % de la surface de la Terre.
Ils jouent un rôle majeur dans la régulation du climat.
La réduction de la surpêche, la création d’aires marines effectivement protégées, la restauration des mangroves et des herbiers marins ainsi que la lutte contre les pollutions constituent des priorités absolues.
Sur ce volet, nous pouvons constater que les progrès sont significatifs au niveau international. Selon l’ONU, les zones protégées sont passées de 1% en 2000 à près de 10% en 2026. C’est encore loin de l’objectif de 30% mais c’est un bon progrès.
C’est peut être parce que les zones océaniques encore non exploitées sont encore importantes. Il est donc facile de simplement sanctuariser certaines d’entre elles. Mais c’est une évolution très positive compte tenu du rôle essentiel des océans.
La encore, nous pouvons prendre l’exemple des plans du gouvernement français (La stratégie nationale pour la biodiversité) qui incluent un volet sur ce point avec notamment :
Viser 33 % d’aires marines protégées dans les eaux sous juridiction française à l’horizon 2030. [1]
Placer 10 % des espaces marins sous statut de protection forte (interdiction des activités extractives ou destructrices). [1]
Porter des projets de protection de la biodiversité en haute mer (eaux internationales) via les traités internationaux comme le traité BBNJ. [1]
Valoriser et protéger les habitats marins fragiles et riches des territoires d’Outre-mer, qui concentrent l’essentiel de la biodiversité française. [1]
En 2025 la Polynésie française a ainsi annoncé une protection gigantesque de 5 millions de km2 dont 1.1 million en protection forte.
En conclusion,
La biodiversité n’est pas un supplément d’âme destiné à embellir notre planète.
Elle en constitue le socle biologique.
Chaque espèce, chaque sol vivant, chaque rivière fonctionnelle ou chaque forêt mature participe à maintenir les conditions qui rendent la vie humaine possible.
Nous ne protégeons donc pas la biodiversité uniquement pour sauver les autres espèces.
Nous la protégeons parce qu’elle soutient notre alimentation, notre santé, notre économie, notre climat et, en définitive, notre avenir.
Le maintien des grands éco-systèmes biologiques et leur protection est un outil essentiel pour permettre de rester dans le cadre des « limites planétaires »
La bonne nouvelle est que la nature possède une capacité remarquable de régénération lorsque les pressions diminuent.
Les connaissances scientifiques existent. Les solutions sont identifiées. Les bénéfices et les menaces sont largement documentés.
Depuis 2022, une coordination internationale est maintenant en place grâce au protocole de Kumming-Montréal et les premiers résultats sont constatés sur les quatre grandes priorités :
Protéger les secteurs naturels
Restaurer les espaces dégradés
Transformer notre agriculture
Protéger les océans
Enfin, comme l’accident géologique du Paléocène-Eocene Thermal Maximum(PETM) nous le rappelle, les efforts de réduction des émissions restent une nécessité absolue.
Ces efforts prendront du temps et doivent se concentrer sur toutes les composantes clefs de notre planète biologique (forêts, prairies, zones humides, océans). Nous les suivrons de prés dans nos articles futurs.
Bonne Semaine
Philippe
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